mercredi 22 mai 2013
Sacré grand-père (éloge funèbre)
Parfois c'est dur, alors je pleure. C'est la vie, c'est la mort, et puis, la mort, c'est aussi la vie. La mort, c'est le truisme final. Michel imbibe un gant de toilette et humecte les lèvres de son père. Son père, qui ne fût pas Bonaparte ni Alexandre ni César. Mon grand-père qui ne fût pas un grand-père. Je lui caresse les cheveux . Une odeur fétide se dégage de l'orifice qui fût autrefois une bouche, éloquente, cinglante, scolaire, ulcérée. Il gît en transparence dans une chemise rouge à manches courtes. C'est un cadavre en gestation qui attire toute ma tendresse. On lui a rasé une moustache de colère, de fierté, de révolte, de séducteur. Il ne lui reste que des lèvres affaissées et sans dents pour les soutenir. Sa respiration est une fluxion douloureuse, liquide et odorante. Ma mère exhibe trois fois un costume. Me demande trois fois si cela convient. Si René sera beau malgré la déchéance, si son port autrefois altier brillera en filigrane quand il s'engoncera dans le velours et le sapin d'un cercueil encore inconnu. On y joindra sa casquette d'apprenti professeur, un vieux chien en plastique qui hoche mollement la tête sous les coups de doigt, peut-être un de ses livres, une poignée de médailles . Le vieil homme meurt et quelque part, une bibliothèque brûle. Je touche sa manche, son bras sa main sans quitter son visage émacié, digne, oxymore esthétique, je le trouve beau comme on s'efforce de chercher de la beauté dans une nature morte, lisse comme la cire et froid comme le marbre. C'est un statuaire pacifié, je touche son front, le froid me surprend. Je suis apaisé. Je place un livre en dessous de ses mains osseuses et transparentes. Je me ravise, je me ravise encore, j'hésite sur la symbolique de mon geste, si c'est vraiment utile important, mais on ferme le cercueil.
Je pense à son existence. Je ne connaissais pas mon grand-père. Il cultivait de nombreux jardins secrets, répartis en terrasses burlesques, intimes ou héroïques, et il repose sous une pelouse discrète, quelque part au fond d'un cimetière délabré. Ainsi passe la gloire du monde. Et une pétrolette dans la rue voisine. Au pays noir, le ciel est gris, et moi, entre tartines et linceuls, je mange mon chagrin. Sacré René, damné René, mon camarade, mon copain, mon parrain, mon amant, monsieur l'instituteur, mon époux, mon papa, papaï, son rire vrombit de dessous la terre ; dans ce froid glacial, où la neige recouvre les terrils, entre hommages et drapeaux, entre chapeaux et condoléances, entre poignées de joues et baisers de mains, émues froides ou visqueuses, alors qu'une procession affectée rampe derrière le corbillard, il rit encore dans sa moustache ; aujourd'hui il ne sera pas le seul refroidi.
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