mercredi 22 mai 2013

Entre chiens et loups


L'heure du chien.
Les gens comme moi vivent dans la pénombre. Ce n'est pas que la lumière nous dérange, mais le monde sous le soleil nous est étranger. Il ne veut pas vraiment de nous, il nous tolère tout juste. Nous vivons comme des papillons de nuit. Mais l'image est beaucoup trop poétique. C'est un cliché. Moi, je me sens comme une grosse mite. Et chaque soir, quand je déambule avec mon caddie dans l'immensité du parking, je me cogne aux lampadaires, aveuglé par leur luminescence. Je me cogne, je m'en cogne, cela fait peu de différences. Je pousse mon caddie qui dégueule d'immondices et de souvenirs. Je charrie les biens dont nul ne me conteste la propriété. Et quand le matin survient, je me terre en attendant l'heure des loups. Moi, je ne suis qu'un chien, mais ils n'y voient que du feu.

Ainsi sonne l'heure. Comme les insectes ivres et éblouis, je me heurte au métal et au verre en pensant aux îles qui flottent au-dessus de ma tête. De lampadaire en lampadaire, je fracasse ma vie dans le silence du mauvais alcool et de la solitude. Je marche dans la nuit. Nul ne me répond, tout est calme. La lune berce mes pas. Là-haut les gens vivent sur des îles et flottent au milieu des nuages. Un jour, je les rejoindrai, si jamais un jour je le peux, je le ferai. Je me cognerai une dernière fois, très fort. Je ne suis qu'un chien, les loups s'en foutent. Je ronge leurs carcasses, je ne les approche pas, je rôde près de leurs poubelles, et ils me tolèrent. La tolérance, c'est ce qu'ils partagent avec le soleil. On dit que c'est bien d'être tolérant. Moi, je ne sais pas. Je suis plus souvent toléré que tolérant.

Entre les planches ajourées de ma bastide, un peu de lumière se mêle à ma pénombre. Cette bastide, c'est moi qui l'ai bâtie. C'est un cube de nuit, dans lequel entre parfois un peu de lumière, comme aujourd'hui. Ce métissage ne me dérange pas, ce n'est qu'un flirt, ça n'ira pas plus loin. Ce cube, je l'ai construit de mes mains. C'est du bois de sapin, il sent encore la résine. Mon petit plaisir, quand j'attends l'heure, c'est de humer l'odeur. L'odeur comme la soupe, gorgée d'ingrédients qui mijotent dedans. La résine, c'est comme l'eau de la soupe, elle occupe l'espace, mais elle baigne les autres senteurs. Celle de mon corps, affreuse et rance, huileuse, fromagère. Celle de mon caddie, froide et fade, celle du métal et du plastique souillé. Les rais de lumière n'ont pas d'odeur. Quand je les renifle, je ne sens rien.

Dans mon sommeil, je mâche le silence des absents. Je rate le train et je mange les rails, entre les jours de retrouvailles, qui s'éloignent, s'éloignent, à tâtons des dimanches vides, sous le grand lit qui reste froid. Quand je m'éveille, c'est l'heure. Quand je m'habille, les couleurs finissent toujours par disparaître, comme si les pigments au contact de ma peau mourraient d'un cancer gris. Parfois, j'attrape un peu de bleu quand je m'approche des lumières du parking. Mais je le relâche toujours car je finis par m'éloigner, et le bleu ne peut pas me suivre. La nuit est étrange ce soir, car ce n'est pas vraiment la nuit, et ce n'est pas vraiment le soir.

 Quelqu'un a mélangé en parts égales ma pénombre et leur soleil. La nuit ne tombe plus et le jour ne se couche pas. Je dors beaucoup, je rêve beaucoup et les deuils anciens me hantent. Je n'ai plus d'alcool, alors la lucidité me ronge. Je suis un débris qui survit dans un tas de planches moussues et de cartons moisis. Je suis sale, édenté, éventé, évité. Je suis une souffrance. Je suis en colère. Je n'ai plus rien à perdre, sinon cette survivance obscène qui s'obstine à me retenir dans ce monde. Alors, moi le chien, je suis allé chasser les loups et j'ai ravagé leurs terriers. J'ai traversé le parking et franchi la lisière de mon domaine. J'ai voué ma bastide aux flammes, j'ai livré mon caddie et mes souvenirs au bûcher. Une grosse fumée puante a envahi le recoin de béton que j'occupais et s'est déversée sur les gens gris. Je voulais la nuit et j'ai nourri sa noirceur en brûlant des pneus. Je suis devenu fou, et ils ont prononcé mon nom, moi qui n'en avait pas. Je suis devenu le chien. Partout où les gens allaient je les suivais et en moi grondait un terrible sortilège. J'allais manger le monde en aboyant.


Potron-minet.
Moi, le chien, j'ai longtemps vécu comme un loup. Je suivais la meute. J'étais un organe inutile. La foule voulait mon ablation. Je regardais par la fenêtre. Les maxillaires mastiquaient des rêves, à consommer sur place ou à emporter.

Le chien est un lointain ancêtre du loup. Donc, je pense avoir été loup, il y a longtemps. Mais depuis, ma tête est morte. Mes crocs sont émoussés. Mes pieds pataugent dans la fange blanche et lisse des carrelages. Un sol craquelant sous une crasse aseptisée. Je déambule. La nourriture pourrit. Des bacs d'acier vrombissent entre les ossuaires, ils charrient des cadavres de mie, de sucre, de gélatine et de graisses étranges. Les enfants pleurent. Leurs yeux fondent devant les paradis en plastique, leurs rêves meurent sous d'épais emballages en aluminium. Leurs parents les empoisonnent, et ils sont impuissants. Le froid est implacable, mes larmes gèlent sous l'effet des frigidaires. Tout semble prisonnier d'un pyjama rayé de quelques lignes verticales, inhumaines, mathématiques. Binaires. Une grosse louve aux mamelles flétries m'agrippe et me plaque contre un écran de verre. à chaque bip qui retentit, c'est le massacre des innocents.


Crépuscule.
Je me souviens du jour où je suis devenu chien. Et alors, l'aumônier baissa les bras et tout le monde applaudit. Le cercueil quitta la nef, s'engouffra dans le transept et disparut du regard des croyants. Pour nous, qui n'étions que deux parasites impies, le spectacle suait la culpabilité mal digérée, que la lourdeur des statuaires et des fresques n'y arrangeait rien, et que toute cette bile biblique se devait d'être vomie le plus vite possible. Je suis devenu chien quand tu m'as quitté pour ne jamais revenir sous les yeux morts de notre enfant mort emballé dans sa boîte de chêne. L'aiguille perça ma peau en y faisant perler une goutte de sang noir. Et dehors, au travers de la pluie naissante, la brume. Je me suis surpris. J'ai réprimandé l'enfant qui était en moi. Je lui ai dit : je te connais. Tu me fais souffrir. Alors, il s'est tu. Et j'ai allumé la télé en laissant la drogue s'emparer de mon insatiable chagrin.


La sorgue.
Dans la rue, le chien déchire ses vêtements. Des gens achètent des gaufres et des souvenirs. Le quartier est touristique. Le vent charrie son lot de feuilles mortes, il fait froid en Novembre. L'homme qui hurle son dégoût du monde est sale, puant, laid, ravagé. Personne ne s'en offusque réellement. Après tout, ce n'est qu'un pauvre type, étranger, anonyme, comme tant d'autres. Inutile de s'attarder.

Personne ne comprend ses vociférations. Il sait, lui, combien l'existence est aléatoire, fragile, sordide, illusoire. Sous le porche des enseignes qui dégorgent de sucre et de graisse, le temps ralentit un peu. Tout le monde pense à la vie, à la chance, à la mort, à la souffrance, au bonheur. Personne ne doute de la violence qui vrombit, de la tension qui naît, de la peur qui règne. Mais que se passera-t-il après ? Le monde n'est pas si mal, après tout. Allons.

Le chien maudit la foule, la ville, le monde. Ses malédictions rejoignent le fleuve quotidien des imprécations, des injures, des maléfices que tous les déshérités de la Terre glapissent fébrilement face au coup du sort. C'est comme ça quand on a pas de bol. Il se met à pleuvoir et ce fleuve connaît des crues de temps en temps.

Le chien refusait de se vêtir. Usage de la force infructueux. Les plus résolus reculaient à la vue des ongles noirs et acérés, des dents sur les gencives comme autant de verre pilé au-dessus d'un mur. Son corps sec et tendu exhalait une odeur traçant autour de lui une frontière affreuse et inviolable. Prostré dans la pénombre, l'homme régnait sur sa cellule. Son regard fixait les limites de sa cage, dont nul n'osait s'approcher. Après tout, ses gardiens avaient une famille. Le pauvre type finirait bien par se calmer.

 Mais sa malédiction ne tarissait pas. Un flot de paroles grinçantes, coulant de sa bouche comme du gravier, se coagulait sur la paroi huileuse des murs. Il refusait toute eau, toute nourriture, du moins, refusait de boire et de manger. Ses gros doigts mélangeaient le contenu des gamelles et de son seau hygiénique. De sa palette ignoble et grasse, il se mit à peindre. L'œuvre naissante n'était qu'une tâche sombre, un abîme brunâtre incomplet.
Le chien modelait les matières odorantes en un tabulaire étrange. Personne n'approchait de son antre puante, on ne savait que faire de lui, on décida d'appeler un psychiatre, un interprète, mais personne n'était disposé à se déplacer un soir de finale de coupe d'Europe. Inutile de s'inquiéter. Il ne bougerait pas de sa cellule. Dégrisé, on le passerait à l'éponge, à la lance d'incendie si nécessaire, on lui donnerait des habits propres, l'adresse d'un refuge. On recommencerait à le tolérer.

Nul ne s'inquiétait de ses incantations. Personne pour contempler les constellations tracées dans la fange et les fluides. La vie continuait. Les étoiles jouxtaient les planètes. Entre la Terre et la Lune, une tâche étrange, grise, négatif de salive sur le ciment, oscillait sur une courbe parfaite, suivant un orbite présageant bien des mystères. Cet objet céleste qui mélange la nuit au jour, seul le chien l'a vu.

Les barreaux de sa cellule lui rappellent les planches ajourées de sa bastide, mais il n'y a qu'une lumière grise partout. Les autres détenus, les créatures de la rue, l'odeur comme le bruit, ennemis des honnêtes gens, ne le gênaient pas. Le chien repoussait les limites du béton. Aucun des pensionnaires ne comprenait les diatribes ou les psalmodies qui résonnaient à leurs oreilles comme un mantra signifiant liberté. Ils refusèrent de boire et de s'alimenter, jetant le contenu de leurs gamelles sur les geôliers au travers de leurs barreaux. Ils se déshabillèrent. Ils hurlaient, chantaient, vociféraient sous le claquement des matraques. Le prophète convertissait ses premiers apôtres.
  
Qu'est-ce que l'amour, que le grain de la peau, qu'une tasse de café vide, qu'un trousseau de clefs oublié, qu'est-ce qu'un lange d'enfant, qu'un cri qu'un pleur qu'un sourire qu'un jouet roulant sous les pieds, qu'une vie bien tranquille, qu'est-ce qu'un vêtement confortable, qu'une mangue au mois de Novembre, qu'une prime de fin d'année, qu'un retour aux sources, qu'un foyer. Des deux côtés de la matraque, on savait on enviait tout ça. Le chien ne voulait reconnaître que sa nudité et son odeur.
  
Il s'était levé. Objet d'une grande curiosité, on pariait sur ses origines, son histoire, son dialecte. Tous étaient convaincus qu'il était slave, ou hébreux, ou wallon. Les hommes organisaient des paris, l'affublèrent de surnoms, questionnaient les autres prisonniers, l'avaient-ils déjà vu dans les traboules, les ruelles, les gourbis, chez les putes, au tiercé, les refuges de nuit. Mais l'homme n'était personne. Il était debout devant le mur de sa voûte céleste. Il se colla tout contre, caressa du doigt les contours du soleil. La puanteur avait gagné tout le poste. Peu à peu, la frontière olfactive avait perdu sa force de répulsion. Un gardien prit place devant la cellule, assis sur une chaise en plastique, parfaitement accommodé. C'est que le tabac ruinait les finesses de l'odorat. Quand le chien tourna lentement la tête vers lui, une coupure de courant plongea les yeux sombres dans le noir.

Le poste est un petit bâtiment gris, carré, entassé sur trois étages, négligemment jeté entre deux immeubles d'habitation abandonnés. Les vitres du dernier étage, sur la droite, sont brisées. Un érable pousse dans la corniche. L'ombre des machines de chantier se profile sur le ciment. Les fissures se révèlent en temps de pluie, comme aujourd'hui. Les battants d'une porte d'entrée métallique hurlent sur leurs gonds. Chaque entrée et chaque sortie est un cri, un avertissement.

Le hall s'ouvre sur une plage glacée de carrelages blancs, butant aux pieds d'un escalier en béton, style paquebot. La salle des pas perdus est carrée, le bureau du greffier est carré, la chaise renversée sur le sol est carrée, sur tout le périmètre, des fenêtres occultées et des portes monumentales fermées sont carrées. Les appliques crachotent quelques photons mais ne luisent pas. Les étages se perdent dans les arêtes de la cage d'escalier dont le sommet jaillit en un puits de lumière sans lumière. On reste dans le hall, imaginant les innombrables paires de semelles ou de pieds nus glissant le long des rambardes en acier menant aux étages. Derrière, l'odeur fétide des cachots ronflant sous la porte du sous-sol. La descente est glissante, huileuse, humide.

L'obscurité est complète. Quelques faisceaux de lampes torches, des cris des ordres. Six heures sans courant sans téléphone. Pas de nouvelles, des agents partis. L'air fétide, le chauffage en panne le froid qui engourdit. Au fil des heures les lampes se turent. Les hommes aussi. Seuls les mégots et les briquets clignotaient dans le noir en rougeoyant. On avait beau compter les feux follets de cigarettes, nul ne savait combien trépignaient encore dans ce mausolée. Le nombre des lucioles variait, au gré des angles, des ruades dans les escaliers, pour ronfler en augmentant, ou fuser en diminuant, selon les heures.

Les cendriers dégueulaient, le sol craquait, l'air vicié se chargeait de fumées. Les détenus dormaient enlacés. Dans l'obscurité, certains se caressaient. Le chien demeurait isolé dans sa cage, silencieux. Une lueur tremblait devant lui par intermittence. La chaise en plastique et le gardien fumaient peinards patients, captant dans l'onde rouge des bouffées l'éclat de ce regard sombre, dissimulé comme une chouette dans la nuit du sous-sol. Quand les gardiens eurent fumé toutes leurs cigarettes, la chaise plastique heurta le sol et les pas s'éloignèrent à tâtons.


Là où la nuit chante.
La grande nuit est tombée. Seul ton chant s'élève depuis de longs hivers. Entre les porches et les pierres froides, il se fredonne encore.

Bruxelles, un soir

Plongé dans l'écriture
Et les sommeils impossibles,
Je lui adresse parfois

Quelques mots.
Toi l'absence
Toi qui rôde
Quand le monde me fait mal

Tu as dit, un jour
Que dans mon rire
Sonnait l'amour.

Là où ça fait...

Nous sommes à table. Je ricane d'une boutade lancée par ma voisine, sans trop y croire. La jeune fille me dit : c'est fou ce que ton mal-être passe par ton rire. Les mots me transpercent. Je sens gronder des larmes, je ne sais pas quoi en penser, je m'en étonne : tiens, j'ai envie de pleurer. Mais je réponds. Je réponds en sifflant, du bout des poumons, manquant de souffle. Tu sais, Charlie Chaplin disait que les gens les plus drôles étaient les plus tristes. Elle acquiesce, je la déçois, c'est sûr. Merde, après tout, qu'en sais-je. Les mots prononcés m'angoissent. Je me sens nu. Mon mal être est nu. Fuyons. Te fuir. Me fuir. Merde, Charlie, au moins, il était drôle.

La mort d'Isaac Asimov

Une nouvelle tête sur la terrasse ce matin. Une tête de hareng, promenant son petit chien. Elle sautille de flaque en flaque, bouscule les vieilles bigotes qui s'y abreuvent. Ricane bêtement, exhibe le grenat de ses branchies, étrangle son bouvier par sadisme et ne s'arrête que pour observer le ciel qui livre au-dessus de nos têtes un combat sans merci. C'est les photons de l'astre réal, intrépides reîtres de lumière, spermatozoïdes de Ré, ou pire, rais aveuglants qui ont pour cible l'ovule argentique des écailles de la vilaine poiscaille. C'est l'apothéose de l'étrangeté, songe débile hip hip au son du bip, encore un cauchemar, un stupide et vilain cauchemar.

La tête de poisson m'observe, vérifie mes transfusions, tapote sur ma sonde, chipote ma sonde, vide ma panne, ajuste mon bavoir, rien de bien beau à voir. Le bouvier a un air de famille avec le chimiste qui me shoote à longueur de temps, je pige rien à ses glapissements, des colonnes de fer s'écrasent sur les racines de mon crâne en de magnifiques gerbes bleues.

Chimio période bleue, au musée du mal qui me ronge. Apogée de ma gloire. Moi, le grand créateur de monde, astrophysicien, plagiaire, écriveur sans être vain, inventeur des lois de la robotique, iconoclaste juché sur la gloire de ses fondations, je suis en train de crever à cause d'une poche de sang empoisonné.

Merde !

Sacré grand-père (éloge funèbre)

Parfois c'est dur, alors je pleure. C'est la vie, c'est la mort, et puis, la mort, c'est aussi la vie. La mort, c'est le truisme final. Michel imbibe un gant de toilette et humecte les lèvres de son père. Son père, qui ne fût pas Bonaparte ni Alexandre ni César. Mon grand-père qui ne fût pas un grand-père. Je lui caresse les cheveux . Une odeur fétide se dégage de l'orifice qui fût autrefois une bouche, éloquente, cinglante, scolaire, ulcérée. Il gît en transparence dans une chemise rouge à manches courtes. C'est un cadavre en gestation qui attire toute ma tendresse. On lui a rasé une moustache de colère, de fierté, de révolte, de séducteur. Il ne lui reste que des lèvres affaissées et sans dents pour les soutenir. Sa respiration est une fluxion douloureuse, liquide et odorante. Ma mère exhibe trois fois un costume. Me demande trois fois si cela convient. Si René sera beau malgré la déchéance, si son port autrefois altier brillera en filigrane quand il s'engoncera dans le velours et le sapin d'un cercueil encore inconnu. On y joindra sa casquette d'apprenti professeur, un vieux chien en plastique qui hoche mollement la tête sous les coups de doigt, peut-être un de ses livres, une poignée de médailles . Le vieil homme meurt et quelque part, une bibliothèque brûle. Je touche sa manche, son bras sa main sans quitter son visage émacié, digne, oxymore esthétique, je le trouve beau comme on s'efforce de chercher de la beauté dans une nature morte, lisse comme la cire et froid comme le marbre. C'est un statuaire pacifié, je touche son front, le froid me surprend. Je suis apaisé. Je place un livre en dessous de ses mains osseuses et transparentes. Je me ravise, je me ravise encore, j'hésite sur la symbolique de mon geste, si c'est vraiment utile important, mais on ferme le cercueil. Je pense à son existence. Je ne connaissais pas mon grand-père. Il cultivait de nombreux jardins secrets, répartis en terrasses burlesques, intimes ou héroïques, et il repose sous une pelouse discrète, quelque part au fond d'un cimetière délabré. Ainsi passe la gloire du monde. Et une pétrolette dans la rue voisine. Au pays noir, le ciel est gris, et moi, entre tartines et linceuls, je mange mon chagrin. Sacré René, damné René, mon camarade, mon copain, mon parrain, mon amant, monsieur l'instituteur, mon époux, mon papa, papaï, son rire vrombit de dessous la terre ; dans ce froid glacial, où la neige recouvre les terrils, entre hommages et drapeaux, entre chapeaux et condoléances, entre poignées de joues et baisers de mains, émues froides ou visqueuses, alors qu'une procession affectée rampe derrière le corbillard, il rit encore dans sa moustache ; aujourd'hui il ne sera pas le seul refroidi.

Recomposé


Au plus tard de la nuit

On compte les sommeils absents
Dans lesquels rien ne chante
Sur l'amour.

On écoute l'étoile qui révèle le soleil,
Le cœur au bord des yeux,
En communion.

Ne parle pas, prends juste un peu
Fais ton chemin,
Là où tes pas
Te mènent.

On pourra toujours en rire demain.

Et demain, demain
Il y aura encore l'amour,
Là où on posera les yeux.

La tasse de café,
La main sur les cheveux,
Dans les traboules de l'âme,
Même dans la pluie.

Même dans le gris,
Si tu veux.

Et puis l'amour,
et puis l'amer,
et puis la mort,
et puis la mer,
et puis le large, le long, l'étroit,

Dans la nuit du monde,
à reculons des jours tristes,
il y aura l'amour.

J'ai envoyé
Des lettres mortes
Auxquelles on n'a
Pas répondu.

Alors j'ai cru
Qu'il n'y serait plus,
Mais dans l'enveloppe
Humide, il y en avait, et
Il ne m'est pas revenu.

Ces mots que je n'ai pas dit,
L'amour les a écrit. Peut-être
Que personne ne les a
Ne les a lu,
moi, je n'ai pas insisté.

Parfois, l'amour fait
des fautes de français.

Entre deux béguins
l'amour bégaie.

Et puis qu'est-ce
que l'amour, que
le grain de la peau,
qu'une tasse de café
vide,
qu'un trousseau de clefs
oublié, qu'est-ce
qu'un lange d'enfant,
qu'un cri qu'un
pleur
qu'un sourire qu'un jouet
roulant sous les pieds,

qu'est-ce qu'un vêtement
confortable, qu'une mangue
au mois de novembre,
qu'une prime
de fin d'année,

qu'un retour
aux sources,
qu'un foyer.

Tu le sais, toi ?
Peut-être.
Mais toi, tu n'es pas là.

L'amour mâche
le silence des absents.
Entre les soirs
de retrouvailles,

qui s'éloignent,
s'éloignent,
à tâtons
des dimanches vides,

sous les draps
du grand lit
qui reste froid.

Ainsi roule le monde,
au creux
des heures fécondes,
quand
tu n'es pas là. 

Demain,
On en rira.

Le balayeur (Conte fantastique)


Nul ne connaissait son nom. Pour tous, c'était le balayeur. Cet homme sans visage, massif et boursouflé, semblait émerger des murs, comme si les immenses bâtisses du collège avaient engendré là un golem de leurs briques rouges. On le voyait errer dans les couloirs, les escaliers et les cours, réglé comme une horloge, armé de son balai et poussant son chariot des premières heures de l'aube jusqu'aux rumeurs de la nuit.

Nous décelions sa présence quand, en tendant l'oreille, nous percevions les innombrables bruits qui révélaient son passage. La stridence de ses chaussures ferrées raclant le sol, le choc sourd du manche de son balai heurtant le carrelage, le grincement des essieux de son chariot, le tic-tac de sa montre à gousset, le son caverneux de son souffle.

Son souffle, une insupportable fluxion qui nous vrillait les tympans, comme si ses poumons dans sa cage thoracique rayaient un tableau noir d'une craie trop dure. Le balayeur nous était inhumain. Tout chez lui évoquait un spectre. Les plus vieux jésuites de la communauté pensaient se souvenir qu'il s'agissait là d'un ancien élève orphelin, jadis élevé par un couple de concierges morts depuis bien longtemps. Les recteurs qui s'étaient succédé en avaient hérité au fil des décennies, comme on hérite d'un chien fidèle à la mort d'un grand-parent.

Nul ne savait où le balayeur vivait. Quand une journée de travail s'achevait, il disparaissait dans la nuit, semant son chemin d'un râle sonore qui excitait les chiens du voisinage à les en faire aboyer. Tous les élèves en avaient une frousse bleue. La légende voulait qu'il s'emparât des têtes dures, et que lorsqu'un garnement trop difficile était renvoyé, cela signifiait dans le murmure des rumeurs enfantines que le pauvre marmouset lui était livré en pâture.

Bien des années plus tard, alors que le balayeur avait été oublié de tous, un amas de vêtements démodés fut découvert dans le faux plafond d'une remise. Des chemises, des pantalons, des chaussures aux tailles adolescentes, recouverts de croûtes sombres et toujours gluantes.  

Ce que j'ai à te dire


Mes lettres anodines
Mes colis, mes paquets, mes cadeaux inutiles
Mes postures, mes boutades, mes péroraisons,
Mes salmigondis, mes conneries, mon verbiage,
Mon corps fuyant, mes regards embusqués,
Mes lèvres timides, mes yeux humides,
Mes rires entendus, ma peur des silences,
Ma frivolité, mes vanités, mes idioties,
Mes absences, mes présences,
Mes désertions, mes envahissements,
Mes illuminations, mes distances, mes abandons,
Mes fiertés, mes emportements, mes attractions,
Mes richesses ostensibles, mes vides abyssaux,
Mes énormités

Renferment en vérité

Un immense amour.

Petite mort


Je me suis surpris. J'ai réprimandé l'enfant qui était en moi.
Je lui ai dit : je te connais.

Tu me fais souffrir.

Alors, il s'est tu.

Et j'ai allumé la télé.

La couleur de l'absence


Il mâche le silence des absents

rate le train et mange les rails,
entre les soirs de retrouvailles,

qui s'éloignent
s'éloignent

à tâtons des dimanches vides,

sous le grand lit
qui reste froid
qui reste froid.

Ballade nocturne


Je marche dans la nuit, seul face au silence du monde.
Nul ne me répond, tout est calme. La lune berce mes pas.
Là-haut les gens vivent sur des îles et flottent au milieu des nuages.

Quelque part, dans le parking.
Un homme pousse un caddie dégueulant de tissus, d'ordures, de souvenirs.
Il charrie les biens dont nul n'a daigné lui contester la propriété.
Il déambule sur l'espace vide du béton, attiré par la lumière des lampadaires comme un papillon de nuit.
Comme les insectes ivres et éblouis, il se heurte au métal et au verre en pensant aux îles qui flottent au-dessus de sa tête. De lampadaire en lampadaire, il fracasse sa vie dans le silence du mauvais alcool et de la solitude.

Je trouve que la nuit est belle. J'aimerai partager ce bleu d'encre avec cet homme. Je fouille mes poches, je m'approche de lui comme un fantôme, il jure avoir vu un spectre, me demande de l'argent accepte le billet que je lui tends, en silence, le regard creux.

J'éprouve une honte étrange, mais l'homme me remercie. Ces mots de nuit restent fichés dans ma gorge. Il s'en va, la mer sur les épaules l'esquif entre les poings, la tête noyée dans le bleu. Chez moi, ou peut-être chez lui, j'observe le ciel par la fenêtre et je ferme les yeux.

Bastille


Dimanche 18 mars 2012. Le temps était maussade, mais nous qui vivons dans la grise platitude du ciel bruxellois depuis de longues années, nous n'y accordons que peu d'importance. En Belgique, parler météo revient à causer politique : c'est gris, c'est fade, ça mouille, c'est mou et c'est parfois tiède. Alors, avec les copains, on lorgne au lointain d'où émanent quelques lueurs rouges.

La gauche radicale, chez nous, est un atrabilaire. Crépusculaire, ou groupusculaire, selon le sens de l'Histoire ou le vague rougissement de quelques échéances électorales, mais ne porte pas aussi haut les attentes de ceux qui comme nous, sont partis reprendre la Bastille.

Julien Lahaut est mort depuis de longues décennies, assassiné sur le pas de sa porte le 18 août 1950, et voit sa longue lutte politique occultée au profit de cette ignoble célébrité : celle d'avoir été la victime d'un meurtre politique, fait extrêmement rare dans l'Histoire de notre petit pays absurde. Mais qui le connaît encore vraiment ?

J'ai pensé à lui alors que nous nous retrouvions, moi et mes deux amis, au pied d'un hôtel pour touristes endimanchés, récemment construit là où se tenait encore tout un quartier populaire, dans ce quartier de la gare du Midi, victime lui aussi de cette spécialité née à Bruxelles : la gentrification. Tout autour de nous, dans le silence des pantoufles, on expulse, on défigure, on assombrit les rues en bâtissant d'affreuses tours qui vident les rues de leur sève : les gens qui y vivaient depuis de longues années disparaissent sans laisser de traces.

Sur l'esplanade de la rue Fonsny, les premiers chalands déploient les étals du plus grand marché de Bruxelles. Nous dégustons un café industriel, acheté de grand matin aux échoppes de la gare, regorgeant de snacks sans saveurs ni histoires à raconter. La gare du midi, elle aussi, a fini par être normalisée. Dans une ruelle, à l'angle où nous attendons notre transport pour Paris, un invisible jonche le sol, une canette de mauvaise bière à la main. Faut dire que tout le monde rigole, sur le trottoir : moi y compris. Je suis avec les copains, nous sommes en bonne santé, nous avons de quoi manger, et puis, de quoi rêver, aussi. Mais quand on y regarde plus attentivement, la poussière ne se dissimule même plus sous le tapis. La misère est à vos côtés en permanence.

Durant le défilé, de Nation à Bastille, j'en ai vu des regards hébétés et tristes, qui voyaient toute cette vague rouge, tonitruante et joyeuse, passer à côté d'eux, sans comprendre la raison d'un tel déluge. Invisibles, eux aussi, noyés dans la foule et dans le mauvais alcool. J'ai pensé à vous, aussi.

La force de notre rassemblement, de notre communion, c'est que nous pouvons voir la misère dans le blanc des yeux sans oublier notre dimension humaine et chaleureuse. Nous ne sommes pas des justiciers transis, ou des charitables parfumés. Nous luttons, quotidiennement, à notre mesure. Chacun prend sa part, et se fonde dans l'immense lit de solidarité qui lentement se gonfle sous l'effet d'un rassemblement dont peu, en dehors de cette force naissante, soupçonnent encore l'importance.

Notre transport n'arrive pas. On s'impatiente. Plusieurs coups de téléphone et un malentendu plus tard, nous parvenons à trouver un accord. Tonton Michel viendra nous chercher au pied de la tour du Midi, le plus haut immeuble de Bruxelles, qui abrite l'office national des pensions. Tonton Michel et son fourgon Volkswagen, immatriculé en Allemagne. Notre chauffeur est congolais, il a la cinquantaine, la voix rauque, une paire de lunettes de soleil vissée sur le nez, il fume des Marlboro et jongle du français au swahili en passant par l'allemand. Sur le siège du copilote, un ami à lui, peut-être turc, qui me salue d'un hochement de tête et d'un sourire aimable lorsque je serre la main du conducteur.

Un quatrième voyageur nous accompagne, il est algérien et visite Paris pour la première fois. Tout de suite, il règne une ambiance de courtoisie simple et amicale. Mes amis me taquinent sur mon besoin viscéral d'aller vers les gens, de me lier avec eux, d'être d'une sociabilité parfois déconcertante. Mais c'est de la taquinerie, c'est comme ça qu'on s'aime, entre nous. Nous grimpons dans l'habitacle du fourgon, c'est spacieux et patiné. Tonton Michel est un routard expérimenté. Il est spécialement revenu sur ses pas, depuis la frontière française, pour nous permettre d'aller à Paris.

Alors que nous démarrons en trombe, laissant là le marché coloré et la foule qui se presse autour des marchandises, une ambiance chaude et rythmée jaillit de la radio : durant le voyage, Tonton Michel nous bercera de zouk, quand son mystérieux copilote optera lui pour Eros Ramazzoti. L'équipée est composite, métissée, joyeuse, improbable. C'est le début de l'aventure.

Prière

Il ne songe à moi que dans la détresse. Quand il ne nage pas dans le bonheur, quand il nage dans ses larmes. Je suis un avaloir, je suis un bassin d'orage. Ce corps chaud collé contre moi renferme une âme froide. Je ne suis qu'une bouillotte. Mais je suis loyale, comme un chien. Abandonnée le long des routes quand sa vacance laisse le lit froid.