mercredi 22 mai 2013

Entre chiens et loups


L'heure du chien.
Les gens comme moi vivent dans la pénombre. Ce n'est pas que la lumière nous dérange, mais le monde sous le soleil nous est étranger. Il ne veut pas vraiment de nous, il nous tolère tout juste. Nous vivons comme des papillons de nuit. Mais l'image est beaucoup trop poétique. C'est un cliché. Moi, je me sens comme une grosse mite. Et chaque soir, quand je déambule avec mon caddie dans l'immensité du parking, je me cogne aux lampadaires, aveuglé par leur luminescence. Je me cogne, je m'en cogne, cela fait peu de différences. Je pousse mon caddie qui dégueule d'immondices et de souvenirs. Je charrie les biens dont nul ne me conteste la propriété. Et quand le matin survient, je me terre en attendant l'heure des loups. Moi, je ne suis qu'un chien, mais ils n'y voient que du feu.

Ainsi sonne l'heure. Comme les insectes ivres et éblouis, je me heurte au métal et au verre en pensant aux îles qui flottent au-dessus de ma tête. De lampadaire en lampadaire, je fracasse ma vie dans le silence du mauvais alcool et de la solitude. Je marche dans la nuit. Nul ne me répond, tout est calme. La lune berce mes pas. Là-haut les gens vivent sur des îles et flottent au milieu des nuages. Un jour, je les rejoindrai, si jamais un jour je le peux, je le ferai. Je me cognerai une dernière fois, très fort. Je ne suis qu'un chien, les loups s'en foutent. Je ronge leurs carcasses, je ne les approche pas, je rôde près de leurs poubelles, et ils me tolèrent. La tolérance, c'est ce qu'ils partagent avec le soleil. On dit que c'est bien d'être tolérant. Moi, je ne sais pas. Je suis plus souvent toléré que tolérant.

Entre les planches ajourées de ma bastide, un peu de lumière se mêle à ma pénombre. Cette bastide, c'est moi qui l'ai bâtie. C'est un cube de nuit, dans lequel entre parfois un peu de lumière, comme aujourd'hui. Ce métissage ne me dérange pas, ce n'est qu'un flirt, ça n'ira pas plus loin. Ce cube, je l'ai construit de mes mains. C'est du bois de sapin, il sent encore la résine. Mon petit plaisir, quand j'attends l'heure, c'est de humer l'odeur. L'odeur comme la soupe, gorgée d'ingrédients qui mijotent dedans. La résine, c'est comme l'eau de la soupe, elle occupe l'espace, mais elle baigne les autres senteurs. Celle de mon corps, affreuse et rance, huileuse, fromagère. Celle de mon caddie, froide et fade, celle du métal et du plastique souillé. Les rais de lumière n'ont pas d'odeur. Quand je les renifle, je ne sens rien.

Dans mon sommeil, je mâche le silence des absents. Je rate le train et je mange les rails, entre les jours de retrouvailles, qui s'éloignent, s'éloignent, à tâtons des dimanches vides, sous le grand lit qui reste froid. Quand je m'éveille, c'est l'heure. Quand je m'habille, les couleurs finissent toujours par disparaître, comme si les pigments au contact de ma peau mourraient d'un cancer gris. Parfois, j'attrape un peu de bleu quand je m'approche des lumières du parking. Mais je le relâche toujours car je finis par m'éloigner, et le bleu ne peut pas me suivre. La nuit est étrange ce soir, car ce n'est pas vraiment la nuit, et ce n'est pas vraiment le soir.

 Quelqu'un a mélangé en parts égales ma pénombre et leur soleil. La nuit ne tombe plus et le jour ne se couche pas. Je dors beaucoup, je rêve beaucoup et les deuils anciens me hantent. Je n'ai plus d'alcool, alors la lucidité me ronge. Je suis un débris qui survit dans un tas de planches moussues et de cartons moisis. Je suis sale, édenté, éventé, évité. Je suis une souffrance. Je suis en colère. Je n'ai plus rien à perdre, sinon cette survivance obscène qui s'obstine à me retenir dans ce monde. Alors, moi le chien, je suis allé chasser les loups et j'ai ravagé leurs terriers. J'ai traversé le parking et franchi la lisière de mon domaine. J'ai voué ma bastide aux flammes, j'ai livré mon caddie et mes souvenirs au bûcher. Une grosse fumée puante a envahi le recoin de béton que j'occupais et s'est déversée sur les gens gris. Je voulais la nuit et j'ai nourri sa noirceur en brûlant des pneus. Je suis devenu fou, et ils ont prononcé mon nom, moi qui n'en avait pas. Je suis devenu le chien. Partout où les gens allaient je les suivais et en moi grondait un terrible sortilège. J'allais manger le monde en aboyant.


Potron-minet.
Moi, le chien, j'ai longtemps vécu comme un loup. Je suivais la meute. J'étais un organe inutile. La foule voulait mon ablation. Je regardais par la fenêtre. Les maxillaires mastiquaient des rêves, à consommer sur place ou à emporter.

Le chien est un lointain ancêtre du loup. Donc, je pense avoir été loup, il y a longtemps. Mais depuis, ma tête est morte. Mes crocs sont émoussés. Mes pieds pataugent dans la fange blanche et lisse des carrelages. Un sol craquelant sous une crasse aseptisée. Je déambule. La nourriture pourrit. Des bacs d'acier vrombissent entre les ossuaires, ils charrient des cadavres de mie, de sucre, de gélatine et de graisses étranges. Les enfants pleurent. Leurs yeux fondent devant les paradis en plastique, leurs rêves meurent sous d'épais emballages en aluminium. Leurs parents les empoisonnent, et ils sont impuissants. Le froid est implacable, mes larmes gèlent sous l'effet des frigidaires. Tout semble prisonnier d'un pyjama rayé de quelques lignes verticales, inhumaines, mathématiques. Binaires. Une grosse louve aux mamelles flétries m'agrippe et me plaque contre un écran de verre. à chaque bip qui retentit, c'est le massacre des innocents.


Crépuscule.
Je me souviens du jour où je suis devenu chien. Et alors, l'aumônier baissa les bras et tout le monde applaudit. Le cercueil quitta la nef, s'engouffra dans le transept et disparut du regard des croyants. Pour nous, qui n'étions que deux parasites impies, le spectacle suait la culpabilité mal digérée, que la lourdeur des statuaires et des fresques n'y arrangeait rien, et que toute cette bile biblique se devait d'être vomie le plus vite possible. Je suis devenu chien quand tu m'as quitté pour ne jamais revenir sous les yeux morts de notre enfant mort emballé dans sa boîte de chêne. L'aiguille perça ma peau en y faisant perler une goutte de sang noir. Et dehors, au travers de la pluie naissante, la brume. Je me suis surpris. J'ai réprimandé l'enfant qui était en moi. Je lui ai dit : je te connais. Tu me fais souffrir. Alors, il s'est tu. Et j'ai allumé la télé en laissant la drogue s'emparer de mon insatiable chagrin.


La sorgue.
Dans la rue, le chien déchire ses vêtements. Des gens achètent des gaufres et des souvenirs. Le quartier est touristique. Le vent charrie son lot de feuilles mortes, il fait froid en Novembre. L'homme qui hurle son dégoût du monde est sale, puant, laid, ravagé. Personne ne s'en offusque réellement. Après tout, ce n'est qu'un pauvre type, étranger, anonyme, comme tant d'autres. Inutile de s'attarder.

Personne ne comprend ses vociférations. Il sait, lui, combien l'existence est aléatoire, fragile, sordide, illusoire. Sous le porche des enseignes qui dégorgent de sucre et de graisse, le temps ralentit un peu. Tout le monde pense à la vie, à la chance, à la mort, à la souffrance, au bonheur. Personne ne doute de la violence qui vrombit, de la tension qui naît, de la peur qui règne. Mais que se passera-t-il après ? Le monde n'est pas si mal, après tout. Allons.

Le chien maudit la foule, la ville, le monde. Ses malédictions rejoignent le fleuve quotidien des imprécations, des injures, des maléfices que tous les déshérités de la Terre glapissent fébrilement face au coup du sort. C'est comme ça quand on a pas de bol. Il se met à pleuvoir et ce fleuve connaît des crues de temps en temps.

Le chien refusait de se vêtir. Usage de la force infructueux. Les plus résolus reculaient à la vue des ongles noirs et acérés, des dents sur les gencives comme autant de verre pilé au-dessus d'un mur. Son corps sec et tendu exhalait une odeur traçant autour de lui une frontière affreuse et inviolable. Prostré dans la pénombre, l'homme régnait sur sa cellule. Son regard fixait les limites de sa cage, dont nul n'osait s'approcher. Après tout, ses gardiens avaient une famille. Le pauvre type finirait bien par se calmer.

 Mais sa malédiction ne tarissait pas. Un flot de paroles grinçantes, coulant de sa bouche comme du gravier, se coagulait sur la paroi huileuse des murs. Il refusait toute eau, toute nourriture, du moins, refusait de boire et de manger. Ses gros doigts mélangeaient le contenu des gamelles et de son seau hygiénique. De sa palette ignoble et grasse, il se mit à peindre. L'œuvre naissante n'était qu'une tâche sombre, un abîme brunâtre incomplet.
Le chien modelait les matières odorantes en un tabulaire étrange. Personne n'approchait de son antre puante, on ne savait que faire de lui, on décida d'appeler un psychiatre, un interprète, mais personne n'était disposé à se déplacer un soir de finale de coupe d'Europe. Inutile de s'inquiéter. Il ne bougerait pas de sa cellule. Dégrisé, on le passerait à l'éponge, à la lance d'incendie si nécessaire, on lui donnerait des habits propres, l'adresse d'un refuge. On recommencerait à le tolérer.

Nul ne s'inquiétait de ses incantations. Personne pour contempler les constellations tracées dans la fange et les fluides. La vie continuait. Les étoiles jouxtaient les planètes. Entre la Terre et la Lune, une tâche étrange, grise, négatif de salive sur le ciment, oscillait sur une courbe parfaite, suivant un orbite présageant bien des mystères. Cet objet céleste qui mélange la nuit au jour, seul le chien l'a vu.

Les barreaux de sa cellule lui rappellent les planches ajourées de sa bastide, mais il n'y a qu'une lumière grise partout. Les autres détenus, les créatures de la rue, l'odeur comme le bruit, ennemis des honnêtes gens, ne le gênaient pas. Le chien repoussait les limites du béton. Aucun des pensionnaires ne comprenait les diatribes ou les psalmodies qui résonnaient à leurs oreilles comme un mantra signifiant liberté. Ils refusèrent de boire et de s'alimenter, jetant le contenu de leurs gamelles sur les geôliers au travers de leurs barreaux. Ils se déshabillèrent. Ils hurlaient, chantaient, vociféraient sous le claquement des matraques. Le prophète convertissait ses premiers apôtres.
  
Qu'est-ce que l'amour, que le grain de la peau, qu'une tasse de café vide, qu'un trousseau de clefs oublié, qu'est-ce qu'un lange d'enfant, qu'un cri qu'un pleur qu'un sourire qu'un jouet roulant sous les pieds, qu'une vie bien tranquille, qu'est-ce qu'un vêtement confortable, qu'une mangue au mois de Novembre, qu'une prime de fin d'année, qu'un retour aux sources, qu'un foyer. Des deux côtés de la matraque, on savait on enviait tout ça. Le chien ne voulait reconnaître que sa nudité et son odeur.
  
Il s'était levé. Objet d'une grande curiosité, on pariait sur ses origines, son histoire, son dialecte. Tous étaient convaincus qu'il était slave, ou hébreux, ou wallon. Les hommes organisaient des paris, l'affublèrent de surnoms, questionnaient les autres prisonniers, l'avaient-ils déjà vu dans les traboules, les ruelles, les gourbis, chez les putes, au tiercé, les refuges de nuit. Mais l'homme n'était personne. Il était debout devant le mur de sa voûte céleste. Il se colla tout contre, caressa du doigt les contours du soleil. La puanteur avait gagné tout le poste. Peu à peu, la frontière olfactive avait perdu sa force de répulsion. Un gardien prit place devant la cellule, assis sur une chaise en plastique, parfaitement accommodé. C'est que le tabac ruinait les finesses de l'odorat. Quand le chien tourna lentement la tête vers lui, une coupure de courant plongea les yeux sombres dans le noir.

Le poste est un petit bâtiment gris, carré, entassé sur trois étages, négligemment jeté entre deux immeubles d'habitation abandonnés. Les vitres du dernier étage, sur la droite, sont brisées. Un érable pousse dans la corniche. L'ombre des machines de chantier se profile sur le ciment. Les fissures se révèlent en temps de pluie, comme aujourd'hui. Les battants d'une porte d'entrée métallique hurlent sur leurs gonds. Chaque entrée et chaque sortie est un cri, un avertissement.

Le hall s'ouvre sur une plage glacée de carrelages blancs, butant aux pieds d'un escalier en béton, style paquebot. La salle des pas perdus est carrée, le bureau du greffier est carré, la chaise renversée sur le sol est carrée, sur tout le périmètre, des fenêtres occultées et des portes monumentales fermées sont carrées. Les appliques crachotent quelques photons mais ne luisent pas. Les étages se perdent dans les arêtes de la cage d'escalier dont le sommet jaillit en un puits de lumière sans lumière. On reste dans le hall, imaginant les innombrables paires de semelles ou de pieds nus glissant le long des rambardes en acier menant aux étages. Derrière, l'odeur fétide des cachots ronflant sous la porte du sous-sol. La descente est glissante, huileuse, humide.

L'obscurité est complète. Quelques faisceaux de lampes torches, des cris des ordres. Six heures sans courant sans téléphone. Pas de nouvelles, des agents partis. L'air fétide, le chauffage en panne le froid qui engourdit. Au fil des heures les lampes se turent. Les hommes aussi. Seuls les mégots et les briquets clignotaient dans le noir en rougeoyant. On avait beau compter les feux follets de cigarettes, nul ne savait combien trépignaient encore dans ce mausolée. Le nombre des lucioles variait, au gré des angles, des ruades dans les escaliers, pour ronfler en augmentant, ou fuser en diminuant, selon les heures.

Les cendriers dégueulaient, le sol craquait, l'air vicié se chargeait de fumées. Les détenus dormaient enlacés. Dans l'obscurité, certains se caressaient. Le chien demeurait isolé dans sa cage, silencieux. Une lueur tremblait devant lui par intermittence. La chaise en plastique et le gardien fumaient peinards patients, captant dans l'onde rouge des bouffées l'éclat de ce regard sombre, dissimulé comme une chouette dans la nuit du sous-sol. Quand les gardiens eurent fumé toutes leurs cigarettes, la chaise plastique heurta le sol et les pas s'éloignèrent à tâtons.


Là où la nuit chante.
La grande nuit est tombée. Seul ton chant s'élève depuis de longs hivers. Entre les porches et les pierres froides, il se fredonne encore.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire