mercredi 22 mai 2013

Le balayeur (Conte fantastique)


Nul ne connaissait son nom. Pour tous, c'était le balayeur. Cet homme sans visage, massif et boursouflé, semblait émerger des murs, comme si les immenses bâtisses du collège avaient engendré là un golem de leurs briques rouges. On le voyait errer dans les couloirs, les escaliers et les cours, réglé comme une horloge, armé de son balai et poussant son chariot des premières heures de l'aube jusqu'aux rumeurs de la nuit.

Nous décelions sa présence quand, en tendant l'oreille, nous percevions les innombrables bruits qui révélaient son passage. La stridence de ses chaussures ferrées raclant le sol, le choc sourd du manche de son balai heurtant le carrelage, le grincement des essieux de son chariot, le tic-tac de sa montre à gousset, le son caverneux de son souffle.

Son souffle, une insupportable fluxion qui nous vrillait les tympans, comme si ses poumons dans sa cage thoracique rayaient un tableau noir d'une craie trop dure. Le balayeur nous était inhumain. Tout chez lui évoquait un spectre. Les plus vieux jésuites de la communauté pensaient se souvenir qu'il s'agissait là d'un ancien élève orphelin, jadis élevé par un couple de concierges morts depuis bien longtemps. Les recteurs qui s'étaient succédé en avaient hérité au fil des décennies, comme on hérite d'un chien fidèle à la mort d'un grand-parent.

Nul ne savait où le balayeur vivait. Quand une journée de travail s'achevait, il disparaissait dans la nuit, semant son chemin d'un râle sonore qui excitait les chiens du voisinage à les en faire aboyer. Tous les élèves en avaient une frousse bleue. La légende voulait qu'il s'emparât des têtes dures, et que lorsqu'un garnement trop difficile était renvoyé, cela signifiait dans le murmure des rumeurs enfantines que le pauvre marmouset lui était livré en pâture.

Bien des années plus tard, alors que le balayeur avait été oublié de tous, un amas de vêtements démodés fut découvert dans le faux plafond d'une remise. Des chemises, des pantalons, des chaussures aux tailles adolescentes, recouverts de croûtes sombres et toujours gluantes.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire